L'interview de Maxime Chattam (Casus Belli #16) - Les coupures #2 - Autre Monde 21/06/2016

par Marc S


Il y a un an, je rencontrais Maxime Chattam pour l'interviewer pour Casus Belli. J'ai eu la chance de pouvoir profiter de son hospitalité et de passer l'après-midi avec lui. Nous avons beaucoup discuté JdR, de ses projets, de ce qu'il avait envie de dire sur le JdR. Et notamment des envies de faire découvrir notre loisir au plus grand nombre, ce qui devient aujourd'hui une réalité par le biais de Casus TV.

Les sujets abordés furent nombreux et Maxime, en plus d'être chaleureux et accueillants, est également bavard. Il n'a donc pas été possible publier tous ses propos dans le magazine (cf. l'interview publiée dans Casus Belli #16), et j'ai déjà eu l'occasion de publier sur ce site quelques passages coupés au montage.

Alors que son nouveau roman, Le Coma des mortels, vient de sortir, qu'il a signé deux vidéos de présentation du JdR pour la Casus TV et qu'il travaille sur le tome 7 de la série Autre monde (rien que ça !), voici les échanges que nous avons eus justement au sujet de cette formidable saga :

Casus Belli : Revenons à Autre Monde. Comme dans beaucoup de JdR, tu as créé un univers particulier, pour cette série. Peux-tu nous dire comment tu as procédé ? Est-ce que tu as eu une vision claire dès le début ou bien est-ce qu’il s’est construit au fur et à mesure ?

Maxime Chattam : J’avais une vision, des éléments importants en tête…

CB : Les piliers du monde ?

MC : Oui, c’est ça. Et après, je me suis très vite dit qu’il fallait qu’il y ait une cohérence à tout ça. Donc je sais ce qui anime cet ensemble de chose et je sais pourquoi. À partir du moment où je respecte ça, je dois pouvoir aller dans toutes les directions ; c’est un bouquin sur l’imaginaire, il faut donc que je puisse aller où j’ai envie d’aller. Je me suis juste imposé d’y aller mollo sur les délires. C’est-à-dire que je ne voulais pas non plus en faire des caisses ! Des fois, j’ai des idées qui m’emballent, je m’enthousiasme… On rentre vraiment dans de l’heroic fantasy, voire de la high fantasy. Et là, je me dis : « Non, là, c’est too much ! ». J’écrirais un bouquin d’heroic fantasy, je le ferais. Mais là, pour Autre Monde, il faut quand même que je respecte la logique interne de l’univers. Autre Monde, c’est notre monde qui a basculé. À partir de là, je peux prendre tout un tas d’éléments et les pousser au maximum, mais je ne peux pas faire débarquer des trucs complètement aberrants et dire : « Je m’en fous de justifier ou pas ! » Donc non ! À partir du moment où j’ai respecté ça, ça roule. Et ça m’a permis de m’amuser.

J’ai souvent eu envie d’en faire des parties de jeu de rôle, clairement ! C’est le genre de truc auquel je réfléchissais au moment où on en a parlé tous les deux pour la première fois* : un jeu avec des petites règles simples mais qui intègrent le fait que l’on joue des enfants, avec une jauge, un peu comme la Santé mentale dans L’Appel de Cthulhu. Je ne sais pas encore trop comment baptiser cette jauge, parce que je n’ai jamais réfléchis à conceptualiser le truc, mais ça pourrait être un truc avec deux faces, genre « innocence » d’un côté et « cynisme » de l’autre. Et t’as le curseur « 0 » entre les deux. Et plus tu fais des actions parfois un peu idiotes, enfantines, ou des actions d’enfant, et plus tu peux prendre de points qui vont faire évoluer la jauge dans le sens de l’innocence. Par exemple, à un moment, les enfants marchent, et il y a un lac ; ils sont pris d’une envie de déconner, y’a pas d’urgence au point de se dire « non, on ne peut pas ! », et ils posent leurs affaires, ils retirent leurs vêtements et sautent en slip dans le lac, comme des cons [Maxime mime les gestes, ponctuant le saut d’un « waaaaaaaaaaa ! »].

Ok, c’est un truc de délire d’enfant, ça, ça vaut un point d’innocence. Tu baisses ton curseur à 1 point d’innocence, avec le 0 au milieu. Et ainsi de suite… Et à l’inverse, quand tu fais des actions très noires, très adultes…, tu prends un point inverse et tu reviens vers 0, voire tu montes côté Cynisme. Et dans ce cas-là, par exemple, tuer quelqu’un, de sang froid en plus, c’est encore pire ! Il faudrait trouver un barème. C’est-à-dire que dans le jeu, tu as les points de vie, mais tu as aussi cette jauge qui est fondamentale, qui fait que à un moment, si tu vas trop loin dans le cynisme, terminé, tu ne peux plus revenir en arrière, tu vas passer à l’âge adulte. Et donc tu vas décliner sur certaines de tes capacités d’enfant, et gagner sur tes points physiques etc. Donc ça se compense, mais tu ne joues plus ton personnage de la même façon, il y a une évolution. C’est un jeu de rôle dans lequel ton personnage évolue pour devenir petit à petit un adulte, dans lequel on s’éloigne peu à peu de l’essence même de ce qu’est le groupe des enfants. Il s’agit de voir si ton groupe évolue en même temps, à quelle vitesse il évolue, sachant que c’est irrémédiable !

Et donc sur un jeu, qui se jouerait sur le long terme, parce qu’une ou deux parties ne suffiraient pas, c’est intéressant de voir comment évolue chaque personnage et le groupe. C’est quelque chose d’hyper intéressant à faire !

CB : En lisant les bouquins, je me demandais justement ce qui faisait qu’à un moment, un ado bascule "Cynik". Parce que finalement, dans l’univers d’Autre monde, tous les adultes sont devenus Cyniks, ou presque. Qu’est-ce qui fait qu’un adulte ne devient pas Cynik ? Et du coup, est-il inévitable que les ados deviennent des Cyniks ? Dans la série, voit les héros qui grandissent, la notion de sexualité apparaît… Est-ce que le fait d’avoir des préoccupations de ce type contribue à la transformation ? Est-ce qu’un adulte qui serait un « grand enfant » devient un Cynik, ou est-il protégé ? Je pense par exemple à Balthazar, qui n’est pas un Cynik. Dans la saga, tous les adultes ne sont pas fondamentalement noirs et cyniques, justement. Comment ça se passe ?

MC : Alors dans les adultes, il y a ceux qui, durant la Tempête, ont été touchés par des éléments très très particuliers. On parle ici d’une très petite poignée. Par exemple, dans le premier tome, le vieux sur l’île, qui lui, a été frappé par la foudre au moment de la Tempête, ce qui l’a préservé de ses effets. C’est clairement un cas particulier. En fait, dans l’histoire, il y a des tas de cas particuliers, mais il s’agit de minorités, genre un mec sur un million. Après, le message du dernier tome de la série, c’est : « Oui, c’est irrémédiable de devenir adulte. Oui, c’est irrémédiable, quand tu deviens adulte, d’avoir une part de Cynik en toi ». Ce qui ne signifie pas que tu renonces à la part d’enfance qui est en toi ; tu gardes tes rêves, c’est aussi simple que ça. Mais oui, c’est irrémédiable pour eux de devenir des adultes, parce qu’en effet, la sexualité joue son rôle ; on sent que Matt et Ambre se tournent autour, et dans le dernier tome, cette question de sexualité devient très concrète. Et tout ce qui va avec. Sauf que… c’est irrémédiable de devenir adulte, mais pas n’importe comment !

La Tempête a été clivante, avec la brutalité et le peu de nuance que la Nature peut avoir parfois : il y a les proies et les prédateurs, et tu peux rarement être un prédateur qui, une fois de temps en temps, par bonté, laisse passer une proie… et à l’inverse, une proie qui de temps en temps se laisse approcher par un prédateur pour sympathiser. T’as des exceptions, comme un bébé gazelle qui a été foutu dans les pattes d’un bébé lionne, qui va grandir avec elle… Mais c’est l’exception qui confirme la règle ! C’est pareil dans Autre Monde.

La Nature, à un moment, a fait une espèce de grand tri général en disant : « Bon, bein OK, paf ! Grande claque dans la gueule, et à partir de là, on repart à zéro ». Et ensuite, avec le nouveau départ, il faut se poser les bonnes questions pour ne pas mal évoluer…

CB : Ne pas mal évoluer, ou arriver à faire que les adultes puisse revenir en arrière… On sent bien que les relations entre les enfants et les adultes évoluent, à la fin de la première trilogie. Et dans le deuxième cycle, des choses se construisent sur le continent américain, sans que les choses ne soient vraiment réglées. Et alors en Europe, ce n’est pas simple non plus.

MC : Oui, et une des grandes frustrations que j’ai eues a été de me dire que je vais arrêter le dernier tome de la série, le tome 7, sur une situation où clairement, la situation n’est pas du tout réglée entre les adultes et les enfants, même si on arrive à une situation où il y a un status quo possible, un peu comme il y avait à la fin du tome 3.

Maintenant, comment ça évoluera, c’est autre chose. Mais c’est aussi pour ça que j’ai dit à droite à gauche que oui, c’est la fin avec ces personnages. Je reviendrai dans Autre Monde avec d’autres personnages, et je raconterai d’autres choses. Ça fait très longtemps que j’ai en tête d’écrire, un jour, un cycle de la série se déroulant 1 000 ans plus tard ! Le monde a évolué, les enfants et les adultes sont encore un peu clivés, mais bien moins qu’aujourd’hui, pour des tas de raisons qui sont un peu particulières. Mais par contre, ils sont fédérés autour de quelque chose qui a soudé un peu tout ça. Quelque chose qui a pendant longtemps été un ciment social, un peu métaphysique et qui, avec le temps, est devenu spirituel pour se transformer, 1 000 ans plus tard, en religion.

On commencera donc ce nouveau cycle avec des personnages qui ont une vision particulière de ceux qu’on appelle les Prophètes, et qui étaient connus sous les noms de Matt, Tobias et Ambre ! Ces derniers ont vécu tout un tas de trucs, et ont été entourés de différents rois : celui des hommes, Balthazar ; celui des Pans, Melchior (son nom est initialement Melchiot mais il va changer en Melchior !), et Gaspar. Il y a tout un parallèle avec ce qu’est la religion dans notre monde à nous, aujourd’hui, et une réflexion sur comment une religion se créée, et avec le temps, comment la mémoire se sédimente et cristallise des éléments particuliers de l’histoire, quitte à les déformer. Comment cette sédimentation impacte, à terme, l’édifice d’une civilisation pour devenir une religion. C’est la thématique de ce troisième cycle d’Autre Monde, qui pour le coup est très très très SF. Enfin, à la fois heroic fantasy et SF : je ne pense pas qu’il y aura de technologie particulière, je n’ai pas envie d’aller là-dedans. Mais c’est quand même 1 000 ans dans l’avenir, donc voilà…

Là, pour le coup, je pense que je vais me couper de certains lecteurs, qui vont me dire : « Là, c’est too much ! ». Parce que le grand public qui m’a suivi sur cette série – quand tu vends 130 000 exemplaires d’un bouquin à sa sortie, c’est qu’il y a le grand public qui te suis, c’est pas juste les fans hardcore d’heroic fantasy, au contraire ! -, je le larguerai peut-être à ce moment-là. Ce n’est pas grave, je raconterai l’histoire.

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*La première fois que j’ai contacté Maxime Chattam, il y a un ou deux an, c’était pour lui proposer d’écrire une adaptation d’Autre Monde en JdR, pour la publier dans Casus Belli, projet qui est toujours en cours à ce jour.

MRick
le 22/06/2016 à 13h49
L'interview de Maxime Chattam dans CB 16 m'a donné envie de lire ses livres.
J'ai commencé Autre Monde, et c'est très agréable à lire, je suis dans le 2ème tome (Malronce), j'avance doucement, mais sûrement ! smiley
Marc S
le 22/06/2016 à 08h43
Ah bein oui, faut essayer. Parmi les rôlistes, visiblement, il y a ceux qui aiment et ceux qui n'aiment pas, comme partout. Ceci dit, toutes les personnes autour de moi à qui j'ai conseillé la série, ou avec qui j'en ai parlé après qu'ils aient le mis le nez dedans mon dis la même chose : du commence à lire le tome 1 et tu te retrouves embarqué dans une aventure que tu ne peux plus lâcher. J'ai une collègue qui me demande sans arrêt, depuis 2 ans : "Il le sort quand, le tome 7 ?" !!! smiley
Après, il ne faut pas se prendre la tête et s'attendre à la nouvelle série qui révolutionne la fantasy. Je ne pense pas que ça ait été l'ambition de Maxime. On n'est pas dans un compétition "plus haut, plus vite et plus fort" ! Mais on a là une très belle histoire de fantasy, avec notre monde qui cesse d'exister du jour au lendemain. Pour quoi, on ne sait pas exactement. Enfin, on se doute : à force de tirer sur la corde, l'Homme a foutu le bordel sur sa planète et celle-ci dit "STOP !". Bref, du jour au lendemain, après une grosse tempête très particulière, la plupart des humains ont disparu : ne restent que des gamins, qui vont devoir s'organiser pour survivre et... Je ne t'en dis pas plus, sinon, je spoile ! smiley Encore que, si tu as lu l'interview, tu as déjà pu découvrir des choses. En tout cas, la série suit les traces de 3 gamins en particulier. Sans trop en dire, cet Autre Monde se comporte différemment du notre. La nature a changé suite à la Tempête, les gamins également. Des "pouvoirs" apparaissent (mais attention, on ne parle pas de superhéros ou de magie à la D&D), ainsi que des créatures maléfiques... Je n'en dis pas plus : va chez ton libraire et essaie le tome 1. En plus, les 6 tomes parus sont tous en poche désormais, donc accessibles à pas cher, donc ça vaut le coup d'essayer. smiley
Hitman58
le 21/06/2016 à 23h44
encore un morceau vraiment interessant merci, je ne connaissais pas Autre Monde mais j'ai envie d'en savoir plus ^^

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